• Michel Giguère

Une chouette expo à l’approche inclusive

Dernière mise à jour : 4 oct.

Du bédéiste français Gregdizer, je ne connaissais qu’un album singulier qui a enrichi ma bédéthèque personnelle, il y a trois ans : Les mots contre les maux, hommage à -M-, figure incomparable de la chanson française. Je ne me doutais pas que ma seconde rencontre avec lui prendrait la forme d’une exposition, et dans un style de dessin semi-réaliste, sinon caricatural, alors que l’album se présente dans un hyperréalisme sidérant.


L’expo en question se trouve actuellement (et pour trois semaines encore) au Pavillon de la BD, sis à l’Espace 400e, à Québec. J’en profite pour saluer cette initiative de Thomas-Louis Côté, directeur de Québec BD, qui se démène depuis de nombreuses années pour mettre sur pied des événements qui animent la scène BD au-delà de la durée du festival. Le Pavillon de la BD propose une boutique où se procurer des albums (en lien avec les expos), des ex-libris et autres objets dérivés. Il offre surtout une pléiade d’expositions qui peut ravir tous les publics (1). Parmi elles, BD vs manga, conçue par Gregdizer. Québec BD a obtenu cette expo dans le cadre d’un partenariat que l’organisme entretient depuis plus de dix ans avec Lyon BD (Gregdizer est installé à Lyon).


C’est l’angle adopté par le concepteur qui m’a donné le goût d’en parler. À cet égard, le nom de l’expo est à contrepied de son approche inclusive, approche qui détonne dans une discipline où la tendance lourde consiste à compartimenter : BD vs manga, BD vs comics, BD vs roman graphique… Au premier abord de l’installation, un panneau de présentation exprime avec justesse l’esprit de sa démarche. En voici quelques extraits :


“Il est d’ailleurs amusant de constater qu’on appelle ces bandes dessinées différemment selon qu’elles nous viennent du Japon, des États-Unis ou qu’elles soient « bien de chez nous» (2). Dans toutes, on lit pourtant bien les aventures de héros, sous forme de strips, case après case, page après page, dont les dialogues sont écrits dans des bulles et dont les sons sont retranscrits par des onomatopées. Dans ce cas, pourquoi ne les assimile-t-on donc pas toutes à de la BD ?”


Jusque-là, Gregdizer met de l’avant des arguments plutôt factuels, formels. Mais il va plus loin, donnant presque à son propos un ton éditorial :


“Pire encore, la plupart des lecteurs ont leur préférence et chacun prend le parti de défendre le genre sur lequel il a jeté son dévolu, en dévalorisant systématiquement les autres. (…) Plutôt que d’essayer de profiter de la variété éditoriale, il semble que les lecteurs aient décidé de choisir leur camp dans cette guéguerre des genres.”


Il s’agit d’observations davantage que de données vérifiées scientifiquement, et ni le contexte ni l’espace ne permettent de développer l’argumentaire; mais qui peut nier que sa vision relève du bon sens et décrit assez bien la situation? Pour avoir travaillé pendant 38 ans à proximité d’une imposante collection publique de bandes dessinées (la bibliothèque centrale de Québec, Gabrielle-Roy), je sais bien que certain.e.s bédéphiles lisent tout à la fois des BD occidentales ET japonaises (Gregdizer lui-même en est, d’ailleurs!); mais cette ouverture dans les habitudes de lecture touche néanmoins une minorité du lectorat.



Quoi qu’il en soit, ce qui m’a enthousiasmé dans cette exposition, je le rappelle, c’est son caractère inclusif, mais également l’arrimage de cette approche avec l’aménagement spatial, le «dispositif expositionnel» (3). Gregdizer a réalisé une quinzaine de panneaux (pour l’essentiel, des planches de BD) qui illustrent, avec autant de pertinence que d’humour, que BD et mangas présentent bien moins de différences que de caractéristiques communes – plus précisément, que les différences sont légères et les points communs, fondamentaux. Or, lesdits panneaux ne sont pas sagement disposés sur les murs. En pareil cas, un dilemme se serait posé au conservateur : la suite de panneaux sera-t-elle disposée de manière à être lue de gauche à droite… ou de droite à gauche, comme l’écrasante majorité des mangas traduits en Occident? Non, les panneaux sont imprimés sur des supports à triple bannière (4), c’est-à-dire des toiles verticales adossées les unes aux autres en formation triangulaire. De la sorte, la visite de l’exposition n’est en rien linéaire : du début à la fin, j’ai tourné autour des triangles verticaux, tourné sur moi-même… Jolie façon de «détourner» la question du sens de lecture.


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Mes positions sur le manga ont toujours paru drastiques à mes interlocuteurs. Pour moi, «manga» est un mot japonais signifiant «images dérisoires» (ou, moins péjorativement, «images éphémères») et désignant un mode de narration par images séquentielles… connu en français sous l’appellation «bande dessinée». Une position qui a la vertu d’être simple et qui ne m’empêche nullement d’utiliser couramment le terme japonais, terme qui apporte de la diversité dans le discours, le vocabulaire - et qui, au demeurant, est plutôt sympa. Donc, à mon sens, Gou Tanabe fait de la BD, et je ne vois pas pourquoi, aux yeux d’un lecteur nippon, Manu Larcenet ou Julie Rocheleau ne feraient pas du manga.


Bien sûr, il existe des aspects formels et esthétiques qui caractérisent la BD japonaise, d’autant plus fortement qu’un survol de la production donne l’impression sinon d’une homogénéité, du moins d’une prépondérance marquée et sans comparaison avec la production francophone, plus diversifiée. À titre d’exemple, le dessin noir et blanc est prédominant dans le manga, et la trame (5) très largement préférée au lavis (6). Quant à la mise en page qui compterait moins de cases qu’une planche occidentale, c’est loin d’être aussi convaincant comme critère… Quoi qu’il en soit, une esthétique distinctive ou encore le nombre de cases par planche ne sauraient justifier de changer de vocable, car alors, comment pourrait-on appeler «bandes dessinées» tout à la fois les œuvres réalisées par Druillet, Gillon et Desharnais, pour ne nommer que des occidentaux versés dans la science-fiction?


Et en ce qui concerne le sens de lecture, on touche là une dimension plus structurante, plus profonde. Mais à nouveau, mon opinion est aussi tranchée que simple, dans sa prémisse du moins : ce ne sont pas les BD japonaises qui se lisent de droite à gauche, c’est la langue japonaise. Et il ne s’agit pas d’une boutade!


En amont de la lecture, il y a un concepteur, un créateur qui aspire à la plus grande maîtrise possible de son art. Pour le bédéiste nippon, le principe cardinal est le même que pour le mangaka occidental (7) : concevoir la mise en scène de manière à assurer la fluidité et la cohésion de la lecture, notamment en induisant une lecture de l’image qui s’opère dans le même sens que la lecture du texte. Dès qu’on saisit ce principe, on comprend à quel non-sens j’ai été confronté, à partir de la moitié des années 1990, dans les ateliers de BD que je dispensais : l’un des préceptes fondamentaux de l’enseignement de ma discipline se voyait mis à mal par une pratique éditoriale qui allait à l’encontre d’une convention millénaire : en Occident, l’écriture et, par voie de conséquence, les récits en images séquentielles, se lisent de gauche à droite. Ça va des bas-reliefs de la colonne Trajane (Rome, 107-113 après J-C) au placard À tous les électeurs (Québec, 1792), en passant par la Tapisserie de Bayeux (Normandie, 1070-1080).


Je mets en cause une «pratique éditoriale» qui, sans être concertée (ça suffit, les théories du complot), s’inscrit tout de même dans la logique corporatiste des éditeurs : à la suite de Tonkam en 1995, les autres éditeurs français qui traduisent des mangas ont cessé d’inverser les planches à l’impression. Leur motivation : simplifier le processus et baisser son coût. Leur pari : les jeunes lecteurs vont être séduits par ce mode de lecture en rupture avec la tradition et les habitudes/habiletés de leurs parents et de leurs professeurs! Une décision administrative savamment subversive devient, pour les nouvelles générations de lecteurs, un pied de nez à «l’ordre établi»!


Sur le site de la Revue critique de fixxion française contemporaine, Bounthavy Suvilay, de l’Université de Montpellier, parle « d’exotisation comme stratégie de vente » (8). Son rigoureux article (découvert dans le cadre de la rédaction du présent billet) va dans le sens de ce que je soutiens depuis plus de deux décennies :


“L’emploi de termes étrangers (manga à la place de BD) ou à consonance exotique pour les noms des maisons d’édition, la lecture à rebours et le format poche déconcertent le public traditionnel de la bande dessinée tout en favorisant l’appropriation de ces livres par le jeune public, leur intégration dans une culture juvénile où le rejet par les adultes est presque un signe valorisant. La fabrication du best-seller en manga passe donc par l’exploitation d’un exotisme manufacturé, correspondant à des images facilement identifiables par les consommateurs en tant que signes de ralliement (pour les jeunes lecteurs) ou de rejet (pour les adultes).”


Dans mes ateliers comme dans mes conférences, exposant mon interprétation du phénomène, j’ai toujours avancé (de bonne foi) que si j’étais un bédéiste japonais, je serais consterné que les lecteurs occidentaux doivent lire mes récits dans un sens contraire à leur culture… et contraire au sens de lecture du texte dans les bulles et les récitatifs, imposant ainsi deux sens de lecture opposés dans chaque planche! Je poursuivais en arguant qu’il fallait pousser cette logique jusqu’au bout et imprimer chaque phrase, chaque mot à l’envers, afin que le texte aussi se lise de droite à gauche; à moi qui me passionne pour la narration en images, ça ne me paraît pas plus absurde que de lire les images «dans le sens japonais», comme ils disent.


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Je ne me suis pas vraiment éloigné de mon propos initial, ni de l’exposition du Français Gregdizer. Lui aussi, mais de façon plus ludique et moins critique que moi, s’efforce de démontrer que les dissemblances entre bande dessinée francobelge et japonaise sont surévaluées, et leurs similitudes négligées. Lui comme moi mettons de l’avant l’idée que le manga n’est pas autre chose qu’une BD.


En bibliothèque, je poussais même l’idée de ne pas créer de section manga à part, mais plutôt une section «petits formats». Le principe se veut tout aussi arbitraire, sauf qu’il se base sur un nombre donné de cm de hauteur plutôt que sur la provenance géographique des œuvres, et il se résume ainsi : au lieu de s’adapter à un courant éditorial, aménageons la section de BD selon des considérations pratiques. J’y vois quatre avantages de différents ordres :


  1. Les petits formats cohabitent mal avec les grands 48CC (48 pages-couleur-cartonnés rigides), les albums tombent, ça fait désordre, les usagers l’amplifient alors que les préposés au classement perdent du temps à l’amoindrir.

  2. Placer des albums de 7’’ de haut sur des tablettes de 14’’ génère une perte d’espace considérable dans l’ensemble des rayonnages. Considération qui demeure vraie même quand le petit format n’est pas un manga!

  3. Un nombre grandissant de bédéistes occidentaux émergents sont influencés par la BD japonaise. Leurs œuvres se rapprochent des mangas, tant par leur facture que par leur format. Par ailleurs, les collaborations entre créateurs occidentaux et asiatiques risquent de se multiplier. En départageant  les albums selon leur hauteur et non leur appartenance nationale, les gestionnaires d’une bibliothèque s’évitent bien des dilemmes et des problèmes.

  4. Classer les séries Notes de Boulet, ou L’ostie d’chat d’Iris et Zviane, avec Bakunan de Tsugumi Ōba et Takeshi Obata ou L’attaque des Titans d’Hajimé Isayama, hé! bien ça contamine les «mono-lecteurs» évoqués dans le panneau de présentation de l’expo : ceux et celles qui ne lisent que des BD occidentales s’immergent dans les mangas quand ils cherchent, par exemple, les publications de Pow pow, tandis que les consommateurs exclusifs de mangas butent sans cesse sur Les Guides du mauvais père de Guy Delisle ou les intégrales de Cul de sac de Richard Thompson.

Toute est dans toute.



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(1) http://pavillonbd.com/

(2) Entendez «francobelges». Mais ça reste valable pour la BD québécoise!

(3) Merci à Christian Quesnel pour le coup de pouce lexical!

(4) Merci à Thomas-Louis Côté pour le terme technique!

(5) Masses de gris constituées en fait de points noirs plus ou moins petits et/ou distanciés.

(6) Masses de gris produites avec de l’encre plus ou moins diluée, appliquée en transparence à la manière de l’aquarelle.

(7) Je m’amuse…

(8) http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/rcffc/article/view/fx15.15/1192

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