• Robert Laplante

Le story board de Wim Wenders

Dernière mise à jour : 28 oct.

Imaginez la scène. Vous êtes bien tranquille chez-vous dans votre maison de Sutton. Soudainement, le téléphone sonne. Vous décrochez et une voix vous parle. Pas la voix d’un anonyme, d’un sondeur ou d’un ami, mais plutôt celle d’un collaborateur du cinéaste Wim Wenders qui vous offre de travailler sur le film qu’il s’apprête à tourner au Québec. Oui, oui, le Wim Wenders. Celui de Paris, Texas, celui des Ailes du désir, celui de Pina. C’est une offre qui ne se refuse pas. C’est exactement ce que s’est dit Stéphane Lemardelé qui a tiré de son expérience « wendersienne » une des meilleures bédés de l’année : Le scénario de Wim Wenders.


Ce n’est pas par hasard si le mythique cinéaste Allemand s’est adressé au bédéiste qui avait impressionné les bédéphiles avec Le nouveau monde paysan au Québec. Oh que non, parce qu’avant de faire de la bd, l’ancien étudiant de l’école des Beaux-Arts de Cherbourg avait réalisé plusieurs story-boards, notamment pour la maison de production de Luc Besson. « Depuis que je suis tout petit je rêve de faire des bandes dessinées. Mais pour moi c’était un rêve inatteignable » surtout qu’il se sentait moins à l’aise dans le gag et l’humour. « Je m’en étais un peu désintéressé. » Jusqu’au moment où il découvre Étienne Davodeau, notamment Les ignorants, et le roman graphique.


« Le roman graphique est un medium extraordinaire pour parler de sujet qu’on ne lirait pas dans un livre ou dans un essai. Il permet d’en parler de façon simple et efficace. C’est aussi un médium qui permet l’éclatement des formes de narration. On peut s’amuser avec elles, les faire éclater, les hybrider. Comme le fait par exemple Posy Simmonds. On ne sait jamais si ce qu’elle fait est du roman illustré, de la bande dessinée, du journalisme, etc. C’est le jeu que j’ai décidé de jouer » explique-t-il avec enthousiasme.


Mais on a beau avoir découvert le style de bédé où on serait à l’aise, il faut quand même avoir quelque chose à raconter. Et pour Stéphane Lemardelé le déclic vient de sa rencontre avec Wim Wenders. « J’ai toujours eu envie de parler de cinéma et du métier peu connu de storyboarder. J’aurais pu le faire avec d’autres plateaux de tournage que j’ai fréquenté mais avec Wim Wenders j’ai eu accès à quelque chose d’autre. » Quelque chose d’autre qu’il n’aurait peut-être pas eu avec d’autres réalisateurs. « J’ai travaillé avec beaucoup de réalisateurs, mais avec lui j’ai eu l’impression de partager son processus de création « raconte celui qui a pu en discuter avec lui et ses collaborateurs. « C’était fantastique, j’étais presque dans sa tête et c’est ce que j’ai eu envie de faire découvrir aux lecteurs. » Rapidement le projet initial, celui de raconter le quotidien du storyboarder, s’est transcendé en une inspirante réflexion sur l’art, le cinéma, la technologie et Wim Wenders.


Si le cinéma a nourri son scénario et il a aussi influencé sa narration graphique. « J’ai beaucoup appris en cinéma. Les cases de l’album sont très cinématographiques. Bien sûr c’est parce que je parlais de cinéma et que je voulais m’en approcher le plus possible. Mais il y avait aussi un peu d’insécurité. Il faut savoir que j’ai fait cette bédé avant Le nouveau monde paysan au Québec. C’est donc ma première bande dessinée. Pour me sécuriser j’ai utilisé un cadre très cinématographique. J’étais habitué à travailler avec les demandes très précises des réalisateurs qui voulaient tel ou tel plan. Je ne me sentais pas encore prêt à faire un découpage plus bédé. »


Ce qu’il fera pour sa bande dessinée sur l’agriculture québécoise.  « Effectivement, je l’ai découpé un peu différemment. Présentement, je travaille sur une biographie dessinée de Simone Weill et là j’ose un peu plus. Je commence à devenir un auteur et je me permets d’apprendre et d’avancer avec le médium.

« Si sa bande dessinée nous fait palper l’atmosphère magique d’un plateau de cinéma, elle explore surtout la richesse du travail de Wenders. Un Wenders tellement vivant qu’on a l’impression, nous aussi, de partager ces moments précieux avec lui. « J’ai senti qu’il y avait une complicité entre nous. »


Peut-être parce que les deux partageaient notamment un amour de la peinture. « Vous savez, il va même jusqu’à reproduire des tableaux d’Edward Hooper et d’Andrew Wyeth dans ses scène. » Et les photographies et les mythiques enseignes de Walker Evans, serions-nous tentés de compléter. Des tableaux, des photographies et des enseignes qu’il se fait un plaisir, lui aussi, de reproduire au fil des pages de sa superbe bédé. « La peinture m’alimente énormément. J’aime beaucoup entre autres le Groupe des 7, le Groupe de Beaver Hall, Marc-Aurèle Fortin et Jean-Paul Lemieux. » Un Lemieux dont il reproduit, avec succès il faut dire, les scènes de neige pleines de couleurs, de nuances et de lumière. « J’ai beaucoup de livres de peintres à la maison et je fouille régulièrement dedans pour m’en inspirer. »


Idem pour la bande dessinée, puisque le Cyril Pedrosa de Portugal lui a été d’une grande inspiration pour Le nouveau monde paysan au Québec. « On ne peut s’échapper de nos inspirations. On est toujours inspiré par quelqu’un. Moi ça me permet d’évoluer, de ne jamais faire la même chose.  Je m’ennuierais si devais toujours faire la même chose » conclut celui qui tente toujours de se renouveler même dans son métier de storyboarder.


Véritable cadeau pour tous les cinéphiles, Le scénario de Wim Wenders est à l’image de son créateur, une bédé fascinante, réjouissante, exceptionnelle, qu’on n’a pas envie de quitter et qu’on veut recommencer tout de suite après l’avoir terminé tant on y découvre de nouvelles sensations et de nouveaux détails qui nous avaient échappés.


Une bande dessinée à l’image de son créateur plein d’enthousiasme et de passion. Un créateur dont on aimerait que l’entrevue ne se termine jamais. J’ai déjà hâte de pouvoir discuter avec lui à nouveau.


Le story board de Wim Wenders

Stephane Lemardelé

La Boite à Bulles

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