• Robert Laplante

Le petit frère : L’art du Kintsugi dessiné

Dernière mise à jour : 4 oct.

Le deuil! Le mot est lourd de sens. Pas juste le mot, le concept aussi. Tellement lourd que j’ai l’impression qu’on a de la difficulté à l’aborder et pas juste dans les productions culturelles. Ce n’est pas comme la mort. Parce que la mort, on en parle et à satiété. Elle fait l’objet d’une constante attention la mort, surtout en culture. Mais le deuil, lui, reste encore discret, enfoui sous un silence lourd. Même si quelques fois certains créateurs, dont Jean-Louis Tripp et son magnifique Le Petit Frère, une de mes 5 bandes dessinées préférées de l’année, tentent de briser cette étouffante omerta. Pourquoi le deuil nous fait si peur? « Je pense que ça dépend de la façon dont on en parle, de ce qu’on veut en dire » explique au bout du fil l’auteur. Par exemple dans Le petit frère je ne propose pas une recette sur la façon de vivre un deuil. Non pas du tout, c’est un témoignage que je livre. Le témoignage de mon deuil quand mon petit frère est mort. » Mort beaucoup trop tôt faut-il le préciser.


Le 5 août 1976, alors que sa famille est en randonnée sur les routes des monts d’Arrée dans le Finistère, Gilles, son frère, est frappé grièvement par une automobile qui s’enfuit sans lui porter secours. C’était avant les téléphones intelligents, quand on ne pouvait pas rejoindre le 911 rapidement. Transporté à l’hôpital, Gilles y décède quelques heures plus tard. Pour l’auteur commence alors le long apprivoisement de la disparition de son petit frère. Un processus d’autant plus difficile que Gilles n'a que 11 ans et que sa mort est incompréhensible. Même si toutes les morts le sont.


« Il y a une différence entre le deuil de son père, de sa mère et de ses grands-parents et le deuil de quelqu’un qui n’avait pas l’âge de mourir. Certes ils font mal mais ce sont de gens qui ont quand même vécu une vie. Alors qu’avec Gilles on parle de quelqu’un qui ne l’avait pas vécu. C’est une expérience très particulière et seuls ceux qui l’ont apprivoisé peuvent la comprendre « rajoute le bédéiste qui désire partager une expérience qui n’est pas partageable. « Je le sais c’est un paradoxe. »


Partager une expérience! Pourquoi pas. L’idée est intéressante. Mais c’est peut-être aussi un exorcisme comme l’ont laissé sous-entendre plusieurs journalistes bédés. « Ce n’est surtout pas ça. Je ne fais pas d’introspection. Si j’ai pu faire la bande dessinée, c’est parce qu’il était terminé. S’il ne l’avait pas été, je n’aurais jamais pu la faire. Je rencontre beaucoup de lecteurs qui me disent qu’ils ont été bouleversés par la bd, qu’elle les a frappés comme un coup de poing à la figure. Ils postulent que je l’ai écrite dans le même état qu’ils l’ont lue, ils y ont projeté leur propre histoire. Je vous assure que ce n’est pas le cas. Au contraire, c’était même plutôt doux, comme si pendant deux ans j’étais de nouveau avec mon frère. J’ai une lectrice qui m’a dit que je faisais du Kintsugi, vous savez, cet art japonais qui consiste à réparer des porcelaines cassées avec une espèce de pâte dorée. Ça me plait beaucoup comme interprétation, faire quelque chose de beau à partir de quelque chose de brisé. »



L’image du Kintsugi colle parfaitement au petit frère, d’autant plus que le deuil n’est peut-être pas une fin en soi pour lui. « Ce qui m’intéresse, c’est de questionner ce qui nous construit comme être humain. Le deuil est un aspect, tout comme la sexualité, de l’humanité. Extases et Le petit frère sont deux pièces du même puzzle. On est tous confrontés à notre sexualité et on sera tous confrontés un jour au deuil, même si on n’a pas la même histoire. Alors même si mes expériences sont singulières, elles peuvent trouver un écho chez les autres » espère-il. Et à voir les réactions des lecteurs, on ne peut que le croire.


Récit autobiographique, Le petit frère nous présente comme dans Extases un Jean-Louis Tripp sans concession, sans fausse pudeur, d’une franchise incroyable, qui n’hésite pas à se regarder sous toutes ses coutures sans faux -fuyants. « Ma manière de faire de l’autobiographie est presque chirurgicale. Il y a un côté très précis avec des faits intangibles qui s’enchaînent. C’est comme si je taillais au scalpel une ligne temporelle chronologique et que je farfouillais ensuite dans la profondeur pour voir ce qui est en dessous, pour me reconnecter avec les émotions de l’époque. Une fois connecté, je cherche le moyen le plus fidèle de les retranscrire et de les partager aux lecteurs. »


Ce qui n’est pas une mince tâche puisque 44 ans séparent l’événement de sa transposition en bédé. De quoi mélanger une mémoire faillible qui peut réécrire constamment les souvenirs. « Il y a un côté factuel qui est incontestable. C’est un fait que nous étions en vacances en Bretagne cette année et cette journée-là, que mon frère s’est fait frapper, qu’il est mort à l’hôpital, que j’ai été à la gendarmerie, que son corps a été ramené par la suite à Montauban et que plusieurs décennies après, nous sommes, mon frère, ma sœur et moi, retournés sur les lieux de l’accident. Ça c’est incontestable. Pour le reste, ça peut effectivement être reconstruit en partie et peut-être même deux fois puisque j’ai aussi recoupé les souvenirs de ma mère, de mon frère et de ma sœur. La mémoire est comme une pelote. Quand on commence à tirer le fil, il y a des souvenirs qui reviennent et il y aussi ceux qu’on a oublié et qui remontent à la surface quand les autres nous en parlent. »


Ce qui ne veut pas dire qu’il se les approprie ou qu’il les transforme à sa guise. « Je le répète, je parle de mon deuil, pas de celui de mon père et de ma mère. Je parle de ce que j’ai vu et perçu. Je rends compte des conversations auxquels j’ai participé ou dont j’ai été témoin. Je ne mets jamais des pensées dans la tête des autres.  Bref c’est MA vérité que je raconte, pas LA vérité. »


Mais sa vérité peut facilement se substituer à la vérité et devenir pour les autres, ceux qui ont lu la bande dessinée, et même pour sa famille l’officielle. Ce qu’elle est peut-être en train de faire. « Mon frère ne voulait pas la lire. Il est documentariste et il avait le projet de faire un documentaire sur la mort de Gilles. Il avait ce projet au même moment où je la réalisais. Il avait peur qu’elle l’influence. »


Maintenant que Le Petit Frère vit sa propre vie, Jean-Louis Tripp peut commencer à s’atteler à un autre récit autobiographique mais cette fois-ci consacré à son père, un personnage fascinant. « Il nous a fait passer une enfance incroyable, j’ai plein de souvenirs à raconter sur lui et sur sa personnalité » conclut-il avec un enthousiasme tellement communicatif qu’il nous donne envie de la lire tout de suite.


Le Petit Frère

Jean-Louis Tripp

Casterman

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