• Michel Giguère

Le camp retranché de Petitalbum

Dernière mise à jour : 4 oct.

Dans la foulée de ma sortie à propos du vocable «bédéiste», je récidive en soumettant à votre réflexion un autre terme qui fait l’objet d’une purge, à l’oral aussi bien qu’à l’écrit : «album».


Chez beaucoup de créatrices, créateurs, éditrices et éditeurs, le mot «album» a été éradiqué. Pareillement au mot «origine» que Julius Corentin Acquefacques ne trouve pas dans son dictionnaire. Pourtant, dans le mien, qui est Le Petit Robert, «album» se définit ainsi : « Recueil imprimé d’illustrations, de documents iconographiques. Des albums de bandes dessinées. »


Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves t. 1 . L’origine, par Marc-Antoine Mathieu, chez Delcourt en 1990.


Voilà qui me semble clair et simple. Je trouve le mot et sa définition tout à fait appropriés. Et je n’y décèle strictement rien de dégradant, péjoratif ou honteux. Pourtant, un grand nombre d’artisans du milieu de la bande dessinée le considèrent réducteur, sous prétexte qu’on l’associe aux livres pour enfants.


Bien sûr, il existe des «albums jeunesse», de même qu’il existe des albums de photos et des albums de musique. Les mots sont des contenants. Certains de ces contenants sont plus vastes, plus larges, on parle alors de «termes génériques». C’est le cas de «livres», «auteur» et… «album», qui désigne bien des choses, comme je viens de le mentionner!


Les mots sont des contenants et ces contenants non-seulement se révèlent plus ou moins grands selon les cas, mais ils sont conçus dans un matériau élastique, qui s’ajuste au gré des époques, de l’évolution de la langue. Ainsi, on dit encore un «chauffeur» d’autobus, de taxi, alors que ce mot tire son origine du fait qu’au 19e siècle, le type qui chauffait la locomotive envoyait des pelletées de charbon dans la chaudière. Le terme est demeuré, malgré les développements dans les moyens de transport. Idem pour le téléphone : celui qui tient dans votre poche, et avec lequel vous naviguez sur Internet ou écoutez des centaines de chansons, n’a pas grand-chose de commun avec l’appareil gros comme un pain tranché qui, tout au long des années 1970 et 1980, était fixé au mur de notre cuisine et dont le combiné à lui seul devait peser cinq livres. Les mots sont élastiques.


Chauffer la locomotive : La bête humaine, DOBBS & Germano GIORGIANI d’après Émile ZOLA, chez Robinson en 2018.


Malheureusement, de plus en plus de locuteurs francophones ne font plus guère confiance à l’élasticité des mots de leur langue, en matière de sens ou quant à ce qu’ils désignent, et leur préfèrent des anglicismes. «Oui mais en anglais, ça veut pas dire tout à fait la même affaire…» Dites plutôt que vous attribuez au mot anglais une souplesse, une élasticité que vous ne reconnaissez pas à son équivalent français. Cela s’avère très subjectif et relève de la perception. Bien sûr, le rejet du mot «album» n’a rien à voir avec l’anglicisation de la langue; mais avec la souplesse sémantique et avec le biais de la perception, ça, oui!


Une question de perception


Les gens qui ont proscrit «album» de leur vocabulaire perçoivent ce mot comme rattaché aux livres pour enfants, mais également à une certaine idée du  9e Art : celle que s’en font les néophytes qui n’ont pour toute connaissance de la bande dessinée que des préjugés increvables et des stéréotypes. Désireux de rompre avec ces idées reçues, certains artisans de la BD s’efforcent de se dissocier des albums de Schtroumpfs ou de Thorgal. Vous aurez compris que mon premier exemple désigne la production jeunesse, et le second la BD d’aventure, de genre, pour adolescent-e-s ou adultes attardé-es.


Déjà, en 2006, j’écrivais ceci :

« En Europe francophone comme au Québec, dans les pages de 9e Art (1) ou de Formule (2), sur le Web ou lors d’interventions dans les médias ou les Festivals, le terme «album» a pour ainsi dire été banni par l’écrasante majorité des créateurs de ce que certains ont baptisé – avec plus ou moins de justesse, à mon avis – la «Nouvelle bande dessinée», de même que par plusieurs spécialistes qui commentent, analysent, suscitent la réflexion et font évoluer les perceptions. Il est désormais question de «livre». Et chaque fois que je lis ou entends « Mon prochain livre (…) » ou « Dans le livre de Machin Chose(…) », je perçois entre les lignes, en sourdine : « Comprenez bien, moi je fais des livres, pas de vulgaires albums », ou « Moi j’édite des livres qui ne sauraient être associés à des albums. (3) »


Relisant ces lignes, 16 ans plus tard, je constate deux choses : que la situation n’a pas changé, ni mon opinion. Hé! oui, il est encore question de perceptions! Et il n’est jamais inutile de cerner quel est le point de vue de qui émet une opinion. J’entends ici «point de vue» au sens de «position d’où on considère un fait, une situation.» Quel est donc mon point de vue, où est-ce que je me situe quand j’évalue cette question de la correction langagière dans le milieu de la BD? D’abord, mon jugement est teinté par ma passion pour la langue, l’étymologie, les mots. Ensuite, je dois remonter aussi loin que mes origines familiales et sociales. Mes parents sont des gens de la campagne, sans grande instruction, qui se sont installés en ville et se sont hissés de la classe ouvrière à la petite bourgeoisie, à force de travailler d’arrache-pied et d’économiser les bouts de chandelles, afin que leurs enfants ne manquent de rien, ce qui m’a permis d’aller à l’université. L’intello de la famille sait d’où il vient et ne l’a jamais renié – ce qui m’a notamment rendu allergique au snobisme, qu'il soit de classe ou intellectuel. C’est viscéral.


Car je décèle – à tort ou à raison – de la condescendance dans ce boycottage du terme «album». Les personnes qui utilisent exclusivement «livre» sont souvent (pas toujours mais souvent) les mêmes qui rejettent «bédéiste» ou le diminutif «BD», les mêmes qui se targuent de faire du «roman graphique». Plusieurs d’entre elles le font par duplication, mimétisme et habitude, à force d’entendre leurs pairs dire systématiquement «livre»; mais elles doivent prendre conscience qu’elles participent à cette mise à l’index.


Mon Robert résume «mettre à l’index» en ces termes : « Condamner, exclure. » Et cette mise à l’écart de «album» comme de «BD», je ne peux m’empêcher de l’assimiler à une (sur)réaction typiquement adolescente. Bon, vous me direz qu’ici encore, ce n’est que ma perception, et vous aurez raison… mais, oui, je crois que la bande dessinée n’est toujours pas sortie de sa crise d’adolescence. Plus exactement, une part des professionnel-les qui évoluent dans le milieu de la BD – possiblement vous qui me lisez, toi que je connais bien! – en est encore à rejeter tout ce qui les rattache à l’enfance, tellement ils/elles refusent d’y être encore associé-e-s. Comme un ado.


Bien franchement, j’ai juste hâte que celles et ceux à qui le chapeau fait maturent et développent une attitude plus inclusive, cessent de se définir par soustraction mais procèdent plutôt par addition. La bande dessinée, c’est Les Légendaires plus les biographies de Catel plus Jon McNaught plus Le Bateau de Thésée plus Fabcaro plus…


Voilà le message qu’à mon sens nous devrions livrer, l’image que nous devrions donner à cette portion du public qui méconnaît la BD ou qui est en train de la découvrir, à savoir qu’elle est plurielle, polymorphe, englobante. Qu’il existe non-seulement des albums de Gaston, de Snoopy ou de Bilal, mais aussi des albums de Chris Ware ou de Catherine Meurisse, qui tous enrichissent la diversité du 9e Art. Des albums pour tous les goûts, dans tous les formats.


Rodolphe Topffër a réalisé sa première histoire en estampes en 1827 (4)… Nous sommes en 2022. Faut-il donc deux siècles pour sortir de l’adolescence?



__________________


(1) Revue française d'art et d’essai sur la bande dessinée, coéditée par les Éditions de l'An 2 et la Cité internationale de la bande dessinée et de l'image (1996 à 2009, puis en version numérique depuis 2010).


(2) Revue du même type, éditée par Mécanique générale, un seul numéro paru (en 2007, 248 p.)


(3) La crise d’identité de la bande dessinée, texte inédit.


(4) La première version de Monsieur Vieux Bois, qui ne sera éditée qu’en 1837.

93 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout