• Robert Laplante

La Cité Oblique

Dernière mise à jour : 4 oct.

Parmi toutes les énigmes qui hantent l’histoire de l’humanité, certaines semblent impossibles à résoudre. Comment mettre le caramel dans la Caramilk ? Qu’arrive-t-il au slip de Bruce Banner quand il se transforme en Hulk ? Pourquoi les chaussettes disparaissent dans la sécheuse ? Est-ce que le but d’Alain Côté était bon ? Voici quelques énigmes qui font partie de celle liste. Mais au sommet trône toujours l’ultime énigme. Celle que les journalistes nomment le mystère Québec. Une expression qui, parait-il, explique l’énorme fossé entre ses habitants et les Montréalais.


Mais d’où vient ce mystère Québec ? De l’eau qu’on y boit ? De l’air qu’on y respire ? De la combinaison des deux ? Peut-être. À moins que ça ne soit de sa terre. Celle sur laquelle elle a été érigée. Hum l’hypothèse est intéressante. Et si effectivement son sous-sol était en fait le lieu de repos des Grand Anciens. Vous savez, ces dieux ancestraux oubliés de presque tous qui ont profondément marqués l’œuvre du mythique H. P. Lovecraft. Pourquoi pas, pourquoi pas.


Je ne sais pas si c’est l’explication que voulais proposer Christian Quesnel et Ariane Gélinas dans La cité oblique, mais ce qui est certain, c’est que cette bande dessinée est absolument exceptionnelle. « C’est Christian qui est à l’origine du projet. Il s’était fait suggérer par un de ses amis de travailler sur Lovecraft. Ce dernier trouvait que son style graphique collait à merveille à l’univers de l’écrivain » explique Ariane Gélinas. Et comme Christian Quesnel aime se mettre en danger, l’occasion de se frotter aux écrits du légendaire écrivain ne pouvait que lui plaire.


Mais l’auteur de Mégantic un train dans la nuit, on le sait, n’est jamais là où on l’attend et toujours présent là où il n’est pas attendu. Au lieu d’adapter une nouvelle du maître, il décide de s’inspirer du récit qu’il a fait de ses séjours dans la vieille capitale. Un journal de voyage où il parle de ses déambulations dans ses rues et de l’histoire de la ville et de la Neuve-France, du moins de ce qu’il en comprend.

Une fois la bd terminée, le bédéiste aux mille projets la propose à la maison d’éditions Alto qui, bien qu’enthousiaste devant ses superbes illustrations, lui conseille de de se détacher du texte original « un peu trop didactique et pas assez lovecraftien. Normal, c’était ses impressions de voyage pas une de ses histoires » s’empresse de préciser Ariane Gélinas.  Mais qui peut ajouter une touche lovecraftienne à sa bédé ? Ce n’est pas une tache des plus faciles.


Ariane Gélinas, elle, elle le peut. Chargée de cours en littérature à l’Université du Québec à Trois-Rivières et directrice littéraire de la revue Le Sabord, la romancière connait sur le bout des doigts l’écrivain de Providence. Elle le connait tellement qu’elle donne même un cours sur lui à l’université.  « C’est un ami commun qui avait lu certain de mes écrits, dont Les Cendres de Sedna, le plus «lovecraftien » de mes romans, qui m’a recommandé à Christian. »


Mais on a beau connaitre Lovecraft par cœur, l’enseigner à l’université et s’en inspirer pour ses romans, l’adapter en bédé n’est pas aussi simple qu’on pense. « C’est sûr que ça m’a fait un peu peur au début. C’est quand même un monument. » Et qui plus est, un monument qui a été très important pour elle. « Mais j’avais envie de relever le défi et j’ai été bien conseillé par Christian et l’éditeur. »


SI s’attaquer à un auteur considéré presque inadaptable à l’écran ou en bd est un défi immense, il l’est encore plus quand on arrive dans un projet presque terminé graphiquement et scénaristiquement. La romancière a donc dû s’inspirer des illustrations de Christian Quesnel, se mouler à l’écriture du père de Charles Dexter Ward sans le pasticher et ne pas perdre son propre style. « Nous voulions faire une bédé qui parlait de ses séjours à Québec mais avec ses mots, » ses ambiances teintées de brumes, de mystères et parfumées de la mélancolie des romans gothiques britanniques du XVIIIe siècle, tout en évitant certains éléments caractéristiques qu’on lui associe automatiquement, comme le mot indicible ou Cthulhu. « Nous voulions surprendre le lecteur » rigole-t-elle.


Pour bien se préparer, Ariane Gélinas se plonge pour une quatrième fois dans son œuvre, histoire de bien s’imprégner de son atmosphère. « Une chance Lovecraft laisse beaucoup de zones d’interprétations. Par exemple, les descriptions physiques de ses créatures sont plutôt floues. Ces imprécisions donnent beaucoup de liberté aux lecteurs. » Aux lecteurs oui mais aussi aux créateurs qui décident de les reproduire dans une bédé ou dans un film.


« On a pris certaines libertés dans la bd. Mais on a respecté beaucoup d’éléments. On a respecté par exemple une bonne partie de son texte. » Idem pour sa vision du déroulement de l’histoire de Québec, même si sa chronologie est très différente de la véritable. « On a toutefois pris la liberté d’utiliser Elkanah. Elkanah n’est qu’un nom mentionné dans sa nouvelle La maison maudite. C’est le nom d’un des fils d’un personnage qui habite dans la maison. » Et comme Elkanah signifie celui qui est possédé l’autrice n’a pas pu pas résister à la tentation d’en faire le Grand Ancien principal de sa Cité oblique. Une Grande ancienne pour être plus précis puisque dans la bd elle est devenue une femme.


SI Elkanah n’était qu’un nom pour l’écrivain américain, elle acquiert, sous la plume d’Ariane Gélinas, une personnalité qui s’inspire beaucoup psychologiquement et physiquement d’Hydra la compagne de Dagon. « Au départ elle n’était pas comme celle que vous voyez dans l’album. Elle était moins évanescente, beaucoup plus précise. Mais en discutant nous avons décidé de lui donner un côté plus lovecraftien. »  Elle est donc devenue un ombre fugace à la silhouette aussi imprécise que menaçante.


Et c’est cette ombre menaçante qui ne cesse de réécrire l’histoire du et de Québec et qui est sans aucun doute responsable du but refusé d’Alain Côté. Alors est-ce que La cité oblique explique le mystère Québec? Pourquoi pas, pourquoi pas…


La Cité Oblique

Christian Quesnel et Ariane Gélinas

Ed. Alto

85 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Harlem