• Robert Laplante

Harlem

Dernière mise à jour : 31 août

Elle a régné pendant quelques années sur le monde interlope d’Harlem. Elle a tenu tête au cruel Dutch Schultz et à l’impitoyable Lucky Luciano. Pourtant encore aujourd’hui, Stéphanie St. Clair est peu connue. Comme si notre mémoire collective, tout comme l’omniprésence et l’omnipuissance de la mafia blanche, l’avaient expulsé de l’histoire.


Toutefois, la situation pourrait bien changer puisque ces derniers années plusieurs ouvrages historiques comme la biographie écrite par Shirley Stewart, des romans comme celui de Raphaël Confiant, des pièces de théâtre et des bandes dessinées commencent à faire la lumière sur son rôle. Un rôle essentiel non seulement dans l’histoire de la criminalité américaine, mais aussi dans la lutte pour les droits civiques, puisqu’elle fut aussi une ardente militante pour le respect des droits des afrodescendants américains. Après Queenie la marraine de Harlem d’Aurélie Lévy et Elizabeth Colomba, c’est maintenant au tour de Mikaël de nous proposer avec Harlem sa Stéphanie St. Clair.


« J’ai commencé à travailler sur Harlem en 2018 à l’époque où je terminais Bootblack.  Je voulais avoir une femme comme personnage principal et je voulais que l’histoire se passe à Harlem » explique Mikaël. Au hasard de ses recherches il s’intéresse à la loterie clandestine. Et qui dit loterie clandestine dit Stéphanie St. Clair une femme plus grande que nature qui en fut pendant un temps la reine. « Je voulais parler de domination et de soumission. » St. Clair, une noire d’origine française, qui résistait aux volontés expansionnistes de Schultz et de Luciano, lui semblait la protagoniste parfaite pour son histoire. Tout comme elle le semblait aussi aux bédésites Levy et Colomba.


Étonnamment le bédéiste n’était pas du tout au courant de leur bédé. « J’ai appris son existence alors que j’étais en train de terminer les pages du tome 1. C’est Dargaud qui m’en a parlé. Personne ne l’avait vu venir. Moi ça faisait un an que je publiais sur les réseaux sociaux des images de la bédé tandis que Colomba et Levy avaient été silencieuses sur le sujet. » Ce qui l’a forcé, lui et Dargaud à changer le titre du diptyque qui à l’origine devait aussi s’intituler Queenie. « Mais c’est tant mieux pour Stéphanie St. Clair » rajoute-il avec philosophie. « Elle a eu un parcours incroyable. » Le genre de destin qui ne peut que séduire les raconteurs d’histoire.


Si son parcours est incroyable, il est quand même méconnu, même parmi la population afro-américaine. « Il y a quelques semaines, j’ai fait le lancement de la version anglaise de Bootblack à New York. J’ai rencontré des lecteurs, dont plusieurs Afro descendants et j’ai été surpris de voir que personne ne la connaissait.  Je leur en parlais et leurs yeux brillaient. Je voyais bien qu’ils se demandaient pourquoi ils ne la connaissaient pas. Ils avaient bien hâte de lire la traduction en anglais » rigole-t-il. Ce qu’ils pourront faire une fois que le deuxième tome en français sera publié.


Si Levy et Colomba opte pour une narration chronologique, de sa naissance en Guadeloupe ou en Martinique, les sources divergent un peu, à ses derniers jours, Mikaël lui préfère se consacrer à ses deux années de lutte contre Schulz et à Luciano qui lorgnent le contrôle d’Harlem et qui veulent brider son indépendance. Une stratégie qui lui permet de mieux illustrer l’importance du personnage et d’éviter la trop grande utilisation d’ellipses et de raccourcis qui peuvent à la longue nuire au rythme de sa narration.



« Je me suis beaucoup inspirée du Steve Jobs de Danny Boyle. Boyle ne raconte pas comment Jobs a créé Apple et tout le reste. Non, il parle de 4 périodes de sa vie qui correspondent à la création de 4 produits. Quelques retours dans le passé et quelques dialogues permettent de donner les informations essentielles » sans avoir à faire une chronologie impersonnelle et un peu ennuyante à la Wikipedia. » J’ai trouvé sa méthode narrative très intéressante et je me souviens qu’à l’époque je m’étais dit que si j’avais une biographie à dessiner c’est comme ça que je la ferais. »


Bien que la méthode soit séduisante elle l’oblige quand même à passer sur des éléments intéressants comme son séjour montréalais après son départ de sa Guadeloupe ou de sa Martinique natale ou encore sa relation amoureuse orageuse avec Sufi Abdul Hamid, le Hitler noir, assassiné en 1938, quelques années après sa retraite du milieu de la loterie clandestine Ce qui lui vaudra un séjour à l’ombre.« Comme je ne parle pas de sa participation au gang des 40 voleurs. Comme je ne parle pas d’un paquet de trucs qu’elle a fait. En fait j’en parle un peu au moyen de retour dans le passé. Ce n’est pas ça que je voulais raconter. Ce qui m’intéressait c’était son combat pour empêcher l’argent d’Harlem de sortir de la communauté et d’aller entre les mains de la mafia blanche. »


À la différence de Levy et Colomba, Mikaël propose une Stéphanie St. Claire plus nuancée à la fois lumineuse et ténébreuse. « Elle a des failles oui. C’est une femme noire qui se bat contre des hommes blancs qui aimeraient bien l’écraser. Elle a dû se construire une carapace, et cette carapace lui donne un air froid et impitoyable. Elle est déchirée entre son désir de s’enrichir et sa solitude qui la fait souffrir. Quand elle va danser avec ses amies, c’est incognito qu’elle y va et elle ne doit pas parler pour qu’on ne reconnaisse pas son accent français.  Bien sûr, elle a des amants mais elle n’a personne dans sa vie. Parce que les personnes qu’elles aiment pourraient devenir des moyens de pression sur elle. »


Si le créateur lui donne une humanité, une authenticité et une crédibilité, il le fait aussi avec les autres personnages historiques qu’elle côtoie.  « Je ne fais pas de personnages historiques juste pour en faire. Ils doivent avoir un rôle à jouer dans le déroulement de l’histoire. Chaque personnage, chaque dialogue doit faire avancer l’intrique. » Et cela, même s’il interprète et extrapole les faits historiques. « Je ne raconte pas l’histoire, je propose une fiction inspirée de l’histoire. Alors oui il y a des trucs que je tords un peu ou que j’invente » mais qui reste toujours dans le domaine du probable. « L’important c’est de raconter une histoire qui donnent envie de tourner les pages. »


Ce qui manifestement il réussit avec succès.


Harlem

Mikael

Dargaud

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