• Michel Giguère

Et si on s’offrait des arrêts sur images?

Dernière mise à jour : 4 oct.

L’automne amène une autre rentrée culturelle frénétique. Les distributeurs, les libraires, les chroniqueuses et chroniqueurs, les lectrices et lecteurs croulent sous les nouvelles sorties. Bon, il y a eu un ralentissement durant les deux ans de pandémie - et pas seulement à cause de la Covid, mais aussi en raison de la pénurie de main-d’œuvre et de papier, qui a touché la chaîne du livre à l’échelle planétaire. N’empêche : je regarde ça aller et je me dis que, décidément, l’automne amène une autre rentrée culturelle frénétique!


Pourtant, la brunante descend de plus en plus tôt, le temps fraîchit, la saison nous invite à lever le pied, à cesser de courir comme des poules pas de tête, pour tendre un peu plus au recueillement, face au long hiver qui, inéluctablement, va nous envelopper avant longtemps. Et c’est à une réflexion en ce sens que je vous invite, dans les lignes qui suivent.


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Si on demande à un.e cinéphile d’un âge certain quels sont les dix films qui l’ont marqué.e le plus, sa liste en comptera au moins 8 qu’il ou elle a vus avant l’âge de 30 ans. Ses 10 chansons fétiches? Un.e mélomane de 60 ans en nommera 80% qu’il/elle a d’abord entendues dans la première moitié de sa vie. Pareil pour les romans décisifs, et pour les bandes dessinées les plus significatives. À la longue, la capacité d’émerveillement s’émousse, le nombre et la répétition finissent par éroder l’enthousiasme, l’émotion, l’impact. Le phénomène est en quelque sorte regrettable, mais naturel![1]


Il est surtout amplifié par la profusion, le débit, la cadence à laquelle on enchaîne les lectures.


Dans mes vieilles notes du cours Cinéma & bande dessinée que j’avais monté et dispensé au Collège André-Grasset, à Montréal, au siècle passé, je retrouve cet énoncé : «En BD, les images séquentielles cohabitent dans l’espace de la planche, voire de la double-planche, et sont par leur nature-même simultanément visibles; tandis qu’au cinéma, la pellicule défile à toute vitesse, chaque image chasse la précédente, chaque photogramme devient terriblement fugace.» Tel est pas mal le sort réservé aux livres, notamment aux albums de BD.


Les professionnel.le.s du livre, à savoir les libraires, chroniqueurs, chroniqueuses, médiateurs, médiatrices, se voient contraint.e.s d’appliquer le principe du taylorisme : la lecture à la chaîne. Sur la «chaîne de lisage», les albums se succèdent et se multiplient, innombrables. Le nouveau est chassé par le «tout nouveau», le dernier poussé par le «tout dernier». L’espérance de vie d’un bouquin sur le plancher d’une librairie se réduit, se rapproche de celle d’un papillon. Paraît-il qu’il y a un livre pour chaque lecteur et chaque lectrice… Oui, mais il faut faire vite!


Il ou elle a beau s’évertuer à enfiler les lectures, le conseiller, la conseillère, le/la spécialiste se sent dépassé.e. Depuis une quinzaine d’années, plusieurs m’ont témoigné ne plus être capables de fournir, comme on dit. À distance, je m’intéresse au travail d’un Jean-Dominic Leduc (chroniqueur au Journal de Montréal et à la revue Les Libraires, entre mille autres activités) ou d’un Raymond Poirier (réalisateur-animateur de La vie en BD, sur les ondes de CKRL à Québec, entre mille autres activités), et je me demande : « Mais comment ils font pour accomplir tout ce qu’ils accomplissent ?!?».



De mon côté, j’ai travaillé en bibliothèque jusqu’à tout récemment, suivant de près le développement d’une grosse collection de BD, celle de la bibliothèque centrale de Québec, Gabrielle-Roy. Et j’ai de tout temps apprécié que ce contexte me préservait de la contrainte de «la nouveauté à tout prix».


L’espérance de vie d’un livre s’avère passablement longue, dans une bibliothèque – surtout si le «spécialiste maison» s’évertue à sauver les classiques de l’élagage! Incidemment, qu’il s’agisse de garnir un présentoir de suggestions de lecture ou d’animer une conférence sur la BD, en bibliothèque, il demeure pertinent de proposer des titres parus deux, dix ou vingt ans auparavant. Ça, j’aime.


Par ailleurs, les bibliothèques publiques ne se fournissent pas en utilisant une filière parallèle et alternative, elles n’achètent pas directement du distributeur : non, elles sont tenues par la loi de se procurer les livres auprès des libraires agréés. Conséquemment, il y a un délai entre l’arrivée des nouveautés en librairie puis en bibliothèque – délai accru par la nécessité d’effectuer un traitement matériel minimal sur les livres acquis, avant de pouvoir les mettre en circulation et les prêter aux abonné.e.s. Résultat : je mettais la main sur le dernier Larcenet ou le dernier Zviane après tout le monde, je veux dire après les libraires et les journalistes.


La plupart du temps, je m’accommodais fort bien dudit délai. Ça me donnait du recul, l’engouement ponctuel ou tout au moins conjoncturel s’amenuisait, les feux de paille se calmaient. Une fois la poussière retombée, la visibilité était plus nette pour bien évaluer la qualité et l’intérêt d’une œuvre. Et surtout, je ne me sentais pas obligé de me tenir constamment au fait de tout ce qui venait tout juste de sortir sur le marché (le «tout juste» est important). Je subissais moins la pression face au déferlement de nouveautés… et face à l’objectif de bien connaître la production.


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Cela doit bien faire trente ans que dans ses rapports sur l’état du marché de la BD francophone, l’indispensable Gilles Ratier dit s’inquiéter de la fuite en avant de l’édition, dit qu’il se publie trop d’albums en regard des ventes réelles[2], répète que l’industrie de la BD roule à fond la caisse vers un mur. Le mur est repoussé année après année, de sorte qu’il se publie toujours plus de titres.


Les lectrices et lecteurs peinent à s’y retrouver, une part d’entre elles/eux se tourne vers les «spécialistes» pour être conseillé.e.s, guidé.e.s. Tout n’est pas digne d’intérêt dans cette surabondance, mais comment distinguer le bon grain de l’ivraie sans se donner la peine de tout parcourir, de tout lire, ne serait-ce que les deux premières planches? Or, l’exercice est inhumain, on le sait.


Depuis mai, je ne suis plus un employé de bibliothèque mais j’ai conservé le rôle de médiateur culturel, notamment parce que je poursuis la conception et l’animation des Rendez-vous de la BD. Dans le cadre de ces séries de diapo-conférences, je jouis d’une grande liberté d’action quant au choix des thèmes et des titres couverts, et quant au contenu.


Les présentations portent tantôt sur un genre (l’autobiographie et l’autofiction, en novembre prochain), tantôt sur un sujet (Londres au XIXe siècle, le 5 octobre), ou alors sur un aspect du langage, de la mécanique du médium (la mise en page, en décembre), et d’autre fois encore sur un bédéiste décédé et «statufié» (Goscinny, Giraud/Moebius, Franquin, Eisner/Miller…) ou bien vivant (Philippe Girard le 14 septembre dernier). La préparation du diaporama comme du commentaire nécessite une masse colossale de boulot. Mon temps de lecture est entièrement consacré aux albums en lien avec l’activité à venir.


Je mentionne cela pour «planter le décor» de ma pratique professionnelle et montrer en quoi je ne suis pas assujetti à la nouveauté. Les nombreux albums que je lis chaque mois n’ont pas en commun d’être parus récemment, mais plutôt d’illustrer brillamment un procédé narratif, de porter sur un thème donné, de faire partie d’un même genre, etc. C’est une expérience de lecture singulière que de s’immerger dans l’œuvre d’un seul créateur ou d’une seule créatrice, pendant un mois intense et intensif, puis de l’accueillir, au sein-même de son univers fictionnel (ou autofictionnel!). C’est une expérience de lecture singulière que de lire pendant un mois des dizaines de BD traitant d’environnement et de climat (Péril en la planète) ou racontant la Guerre de 14-18 (La boue et le sang, il y a 100 ans, la Première Guerre mondiale).


Le prix à payer pour vivre de telles expériences? Devoir attendre le Temps des Fêtes et la saison estivale pour lire les incontournables de l’année, souvent sortis à l’automne. Être embarrassé de pas avoir encore lu le p’tit dernier des bédéistes qu’on croise aux festivals de BD et aux salons du livre. Et ne pas être «à jour», ne pas pouvoir seulement prétendre être au fait des tendances. Se percevoir légèrement en décalage, en retrait, et regarder passer la parade. Être témoin de la fuite en avant… tout en se sentant largué!


Des sentiments mélangés, parfois contradictoires, m’animent : à titre de supposé connaisseur, je suis insatisfait, je m’en considère parfois indigne; mais en tant que bédéphile et médiateur, je me régale! Et suis conscient que mon rapport à la bande dessinée, que ces périodes d’immersion auxquelles je me livre, me confèrent une posture particulière, très particulière.


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Qu’on me permette de conclure en parlant de cinéma – une fois n’est pas coutume!


Les images de cinéma sont astreintes à la fugacité, disais-je. Elles ne font que passer, elles doivent mourir pour que vivent l’histoire à l’écran et ses personnages. L’image de cinéma, par essence, est condamnée à se sacrifier pour faire vivre le cinéma. Ciné, du grec kinêmatos, kinê, qui signifie le mouvement. Le mouvement de l’action à l’écran n’est qu’illusion; c’est le mouvement de la pellicule, c’est la ronde d’une multitude de photogrammes qui le recrée. Pris dans son unicité, le photogramme est bien plus figé qu’une case de BD.


On parle alors d’arrêt sur image. Écartons l’arrêt sur image obtenu par la touche «PAUSE» de la télécommande, cet arrêt sur image n’est que mécanique; je lui préfère les autres types d’arrêts sur images. D’abord, l’arrêt sur image narratif, quand le scénariste et/ou le réalisateur et/ou le directeur-photo décident de suspendre le cours du temps en figeant l’image, en interrompant le roulis de la pellicule, en ce sens où cette image-là ne sera pas chassée par la suivante en un vingt-quatrième de seconde![3] Je songe à la finale de Butch Cassidy & the Sundance Kid : George Roy Hill clôt son film sur un arrêt sur image, les deux comparses se trouvant pétrifiés en pleine course pour mieux entrer dans la légende. Idem pour Thelma & Louise, de Ridley Scott, autre film-culte.


Ensuite, l’arrêt sur image mental, éminemment plus personnel, voire intime. Un arrêt sur image qui n’existe pas dans le film lui-même, mais qui s’est opéré dans l’esprit d’un cinéphile subjugué, ému. Il y a certaines images de cinéma qui sont restées imprégnées dans notre mémoire, une seconde précise dans un film de deux heures. Je serai toujours hanté par la vision de Meryl Streep, dans La maîtresse du lieutenant français, vêtue d’une robe de veuve, se tenant dos à la caméra, tendue comme un phare sur la digue balayée par les vents, guettant le retour d’un homme qui ne reviendra jamais, et se retournant soudain vers la caméra, pour planter son regard fou dans celui des spectateurs… dans le mien.



Pris dans le flux des nouveautés de la rentrée, si on s’accordait une pause? Si on s’offrait des arrêts sur images? Si on essayait de moins lire en diagonale? Et si on accordait une durée de vie indéfiniment prolongée aux belles et bonnes BD, histoire de mieux les apprécier? Mais bon, je me berce de rêveries utopiques. Le prochain rendez-vous de la BD s’en vient à grandes enjambées, il y a de quoi paniquer : j’ai plein d’albums à lire! Dommage…

__________________ [1] Sur ce sujet, se rapporter au second Billet Débridé, celui de juin : «Aimer pour la vie».

[2] La croissance des dernières années doit être attribuée au «secteur manga», comme ils disent en Europe francophone. [3] En fait, la même image sera reproduite sur autant de photogrammes consécutifs qu’il faudra pour obtenir la durée désirée.

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