• Robert Laplante

Deux paris pour Marc Tessier

Dernière mise à jour : 4 oct.

Marc Tessier s’était plutôt fait discret ces dernières années. Du moins du côté des scénarios bédés. Et puis soudainement, sans qu’on s’y attende, il en propose deux. Deux scénarios absolument fabuleux. Tout un retour à l’avant-scène pour le fondateur des Éditions Trip et un de nos éditeurs bd les plus fascinants.


Ironiquement, c’est peut-être sa maison d’édition qui l’a empêché de raconter ses propres récits. « C’est vrai qu’une maison d’édition, ça demande beaucoup de temps. Mon travail d’éditeur prenait presque plus de place que ma carrière d’auteur » lance tout de go Marc Tessier qui conclura cette aventure dans les prochaines semaines. « J’ai adoré mon expérience. Mais je vieillis, et puis il ne faut se le cacher, c’est presque du bénévolat » rajoute-t-il en rigolant.


Même si on va regretter le Marc Tessier éditeur, comme amateur de bd, on ne peut qu’être content de renouer avec son alter ego scénariste. Un scénariste talentueux et aguerri qui n’a pas perdu un gramme de sa pertinence et de sa capacité de nous raconter d’excellentes histoires.


Du talent, il en faut pour s’attaquer à ces deux monuments que sont René Lévesque et Jean-Philippe Dallaire. Du talent oui, mais aussi un peu d’inconscience devant l’ampleur du défi. Après tout, on a tous, surtout dans le cas de René Lévesque, notre propre vision de ces deux géants.


« Quand je me suis lancé dans l’aventure René Lévesque, je l’étais un peu » avoue-t-il. « Mais pas au début. Quand tu réalises une bande dessinée, tu es absorbé par le travail créatif, tu n’as pas vraiment le temps de penser à la réception et aux conséquences. Mais quand j’ai terminé le livre, j’ai commencé à penser aux réactions de lecteurs. » Surtout qu’on a tous une anecdote sur lui. « J’en ai tellement entendu durant mes recherches. À un moment donné, j’avais l’impression que tous les Québécois l’avaient rencontré au moins une fois. Bref, ça m’a pris plusieurs mois après la sortie du livre avant que je me dise que j’avais réussi mon pari. »


Ce pari, tout comme celui de Dallaire, le scénariste l’a réussi avec brio. Il faut dire qu’en leur restituant leurs qualités, leurs défauts, leurs contradictions, leurs zones d’ombres et de lumières, il leur a redonné une humanité, une vérité et une authenticité qui l’Histoire leur avait peut-être confisquée en les transformant en icônes. « C’est peut-être parce que je me sentais proche d’eux et que je comprenais leurs démarches. C’est peut-être parce que je pouvais leur projeter une partie de mon humanité et de ma vérité. »

Mais attention, ça ne veut pas dire qu’il propose une hagiographie. Oh que non, Marc Tessier danse avec agilité sur le mince fil de fer qui sépare la biographie critique de celle un peu trop complaisante. « L’important, c’est la recherche. Il faut creuser. Pour Dallaire, on a fait beaucoup d’entrevues. Comme je connaissais déjà les aspects que je voulais aborder, j’ai pu poser des questions plus pointues et faire préciser des trucs qui ne semblaient pas clair dans la biographie qui avait été faite sur lui. J’aime beaucoup faire de la recherche. Tu creuses, tu creuses, tu trouves de trucs, tu fais des liens, les gens te racontent des anecdotes incroyables. »


Idem pour sa biographe dessinée de l’ancien Premier ministre, mais avec quelques petites variations. « Pour Lévesque, je m’étais donné comme contrainte de le faire parler avec ses mots. Il fallait entendre sa voix. Je ne voulais pas inventer ou scénariser ses interventions. J’ai donc dû éplucher ses discours, ses textes, ses entrevues. Dans mon ordi, j’avais des fichiers où je notais toutes ses citations intéressantes, toutes celles qui pouvaient alimenter les facettes que je voulais aborder. »


Ce qui explique pourquoi certaines parties de sa vie sont moins abordées que d’autres. « J’ai pris 5 ans à faire Lévesque, dont deux ans et demi de recherches. Si j’avais raconté tout ce que j’avais envie d’aborder ça m’aurait pris une décennie. » Et comme il faut vivre et que les subventions de 10 ans ne sont pas légions, si elles existent, il a donc fallu qu’il accepte d’élaguer un peu son sujet.


Ce qui lui permet de proposer un autre René Lévesque, celui dont on parle moins, comme le René Lévesque correspondant lors de la Guerre de Corée ou le René Lévesque en vacances égyptiennes en décembre 1985 après son départ de la politique active. « J’ai présenté celui que j’ai rencontré dans mes recherches. »

Si les deux bandes dessinées sont aussi captivantes, ce n’est pas juste à cause du sujet et du judicieux choix d’anecdotes, c’est aussi grâce au travail des différents illustrateurs. Des illustrateurs qui insufflent à ses récits la vitalité et l’authenticité nécessaire pour que ses personnages prennent vie sous nos yeux et quittent leurs univers de papier. Des dessinateurs qui nous surprennent et qui illustrent ses mots comme s’ils les connaissaient depuis toujours.


Si Dallaire s’est construit conjointement avec son vieil ami Siris - les deux sont passionnés par son œuvre-, ce n’est pas le cas pour René Lévesque, où il a été l’unique maître d’œuvre. « Dès le début, j’avais identifié des dessinateurs avec qui j’avais envie de collaborer. Je voulais un mélange de jeunes artistes, d’artistes qui avaient plus d’expérience et d’artistes plus underground. Et puis, il y en a eu qui, comme Christian Quesnel, m’ont contacté pour y participer » précise le scénariste qui les a donc choisis en fonction des événements qu’il voulait raconter… sauf pour Mathieu Massicotte Quesnel. « C’est lui qui m’a suggéré de traiter de son accident d’automobile. En faisant des recherches sur le sujet, j’ai trouvé que c’était une excellente idée. »


Maintenant que Dallaire et Lévesque ont leur vie propre, Marc Tessier, toujours en collaboration avec Siris, peut enfin s’atteler à son nouveau projet, une bande dessinée consacrée à l’exposition Corridart. Vous vous rappelez cette gigantesque exposition éphémère, volet culturel des Olympiques de 1976, qui a été présentée sur la rue Sherbrooke de 6 au 13 juillet. Éphémère parce que quelques jours avant l’ouverture des jeux, le maire Drapeau l’avait fait démanteler. « On va encore parler d’art et d’histoire sociale et politique » explique avec enthousiasme le scénariste qui aimerait aussi réaliser un Blake et Mortimer.


« Si Michel Rabagliati a été influencé par Hergé, moi c’est Jacobs. Quand j’étais petit, je descendais dans la cave et je lisais L’énigme de l’Atlantide à la chandelle. Il y avait même sur certaines cases des traces de la cire des chandelles » s’esclaffe celui qui a déjà son Blake et Mortimer en tête. « Il serait dans l’esprit de celui de Schuiten. Je le verrais très bien dessiné par Louis Rémillard, son style serait parfait pour mon histoire. Faudrait juste maintenant aller à Paris et convaincre l’éditeur de m’en confier un. »


C’est la grâce que je nous souhaite.

René Lévesque, quelque chose comme un grand homme

Marc Tessier,

ed. Moelle graphik


Un Paris pour Dallaire

Marc Tessier, Siris

ed. La Pastèque


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