• Robert Laplante

Chanson noire

Dernière mise à jour : 4 oct.

Une maison ancestrale défraichie à l’orée d’un village isolé, une forêt touffue et mystérieuse, des voisins écornifleurs aux comportements inquiétants et une étrange secte directement sortie d’un film d’Ari Aster ou d’un roman d’Adam Nevill, de quoi en faire frémir plus d’un. Plus d’un certes, mais pas Jeannine et Dan qui ont décidé d’y réinventer leur vie après l’avoir reçu en héritage. Pas Jeannine, pas Dan et encore moins Jeik Dion qui a décidé d’y camper Chanson noire, une sombre descente aux enfers «bédéesque » aux couleurs des mélodies psychédéliques du vieux Pink Floyd, celui d’Interstellar Overdrive.


« Pourquoi pas. Effectivement les ambiances de Pink Floyd collent très bien à ma bédé » explique le bédéiste au téléphone. Mais pas autant que L’Heptade d’Harmonium dont les sonorités résonnent constamment dans l’album. « C’est un groupe que je ne connaissais pas vraiment. Je l’associais à la Saint-Jean » et sans doute aux deux ou trois succès radiophoniques qui ont trop joué. « C’est ma copine qui m’a fait découvrir L’Heptade. Les flashs visuels qu’on retrouvent dans Chanson noire sont venus des pièces instrumentales de l’album. »


Si le bédéiste reconnait l’influence d’Harmonium, c’est pourtant la musique de son père Denis Dion qui l’a principalement nourri. « C’est la trame sonore de ma bande dessinée. Je l’ai écrite en écoutant sa musique. » Ce qui explique pourquoi on retrouve en page de garde un lien pour l’écouter. Une belle façon de s’immerger un peu plus dans l’atmosphère angoissante de sa bande dessinée.


Une ambiance anxiogène bien servie par son trait impressionniste, émotif, cru, légèrement vaporeux, suggestif et qui invite le lecteur à s’y investir. « C’est une de ses grandes forces de la bande dessinée. C’est le lecteur qui imagine les voix, les sons, les ambiances musicales. On peut aussi lui permettre de participer graphiquement au récit en lui faisant combler le manque d’informations graphiques » comme le font Frank Miller et Bastien Vivès. « Bastien Vivès dessine quelques fois ses personnages sans faire les yeux. Ce qui permet aux lecteurs de les imaginer. »


Si le dessinateur impressionne par son graphisme, il impressionne aussi par son efficacité narrative. Jeik Dion sait exactement ce qu’il doit raconter comme il sait ce qu’il doit montrer. « Il faut toujours être le plus clair possible. Quelques fois quand on écrit une histoire tout a un sens pour nous. Mais ce n’est pas parce qu’on trouve ça compréhensible, que ça l’est pour le lecteur. Il faut donc porter une attention particulière à la lisibilité. Je ne parle pas de prendre le lecteur par la main mais il faut quand même que ça soit clair. »


Une attention qui provient peut-être de ses collaborations avec Brian Perro et de Patrick Sénécal. « La façon d’écrire de Brian ne m’a pas vraiment influencé. Nous n’avions pas de relations personnelles. Il m’envoyait ses trucs et je les dessinais. Quant à Patrick nous sommes devenus des amis et nous avons beaucoup discuté de scénarios. S’il m’a influencé ce n’est pas sur le contenu mais sur la méthode travail. »



Alors est-ce que Patrick Sénécal a influencé Jeik Dion dans sa recherche de clarté narrative ? Bien malin qui pourra y répondre. Mais il est certain qu’il a trouvé dans Chanson noire la recette parfaite pour raconter son délire cauchemardesque aux teintes du cinéma psychédélique des années 60 et 70.


Et même si ses dessins ont de fascinants parfums de folie hypnotique jamais ils n’occultent le déroulement logique de son scénario. « J’ai été inspiré par Stephen Bissette qui a travaillé avec Alan Moore sur Swamp Thing. Bissette est passé maître dans l’art de déformer les cases, dans l’art de s’affranchir de la lecture case par case, page par page. Pourtant ses récits restent toujours lisibles. »


Toutefois c’est peut-être les 96 pages qui l’ont contraint à ne pas trop s’éloigner de sont récit. « C’était effectivement une contrainte. Je ne pouvais pas trop m’égarer, je devais rester le plus proche possible de l’histoire que je voulais raconter. J’ai dû enlever des trucs pour respecter le nombre de pages. Par exemple j’aurais aimé que ça se passe plus lentement, qu’on sente plus le passage des saisons, que ça soit plus atmosphérique. Mais ça n’ajoutait rien à l’histoire. Alors j’ai dû apprendre à couper. »


Si graphiquement il nous guide dans un cauchemar imprévisible, sans issue, il en est de même pour sa narration truffée de petits indices. Des petits indices qui nous envoient sur des fausses pistes. Alors qu’on croyait lire une histoire d’horreur classique de poltergeist, de possession démoniaque, de folie destructrice et incontrôlée à la Straw Dogs ou de sacrifice rituel à la Midsommar ou The Wicker Man, le bédéiste s’amuse à explorer un autre sentier narratif sans toutefois sacrifier son ambiance. « Je voulais amener le lecteur sur un terrain qu’il pensait avoir prévu et puis tranquillement lui en proposer un autre qu’il n’avait pas imaginé. » Et cette autre avenue c’est peut-être les relations de couple. « C’est exactement de ça dont je voulais parler. »


Surprenant n’est-ce pas! Surtout quand on connait les autres bédés de Jeik Dion qui se déroulent souvent dans les eaux de l’horreur, de la science-fiction et du post-apocalyptique. Mais pas si surprenant que ça quand on sait que son projet sera une comédie… et pas horrifique.


À suivre.


Chanson noire,

Jeik Dion

Ed. Glénat Québec

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