• Jean-Dominic Leduc

Carnet de lectures : Le repaire de la murène

Dernière mise à jour : 4 oct.

Naître à Valleyfield en 1976 n’était pas un choix.

Cette banlieue-dortoir, dont les surnoms « Venise du Québec » et « capitale du Suroît » n’altèrent en rien l’étendue de sa beigitude, n’avait que très peu à offrir à l’enfant imaginatif et renfrogné que j’étais.

Jusqu’au jour béni de mon 5e anniversaire, alors que mes parents m’amenèrent à la librairie Boyer pour que je puisse me choisir un livre. J’y fis la rencontre inespérée d’André Franquin, jetant mon dévolu sur le 9e album de la série Spirou et Fantasio : Le repaire de la murène. En plongeant dans cette aventure aquatique peuplée de vilains pirates et du fantastique Marsupilami, je venais non seulement d’enfin trouver en la bande dessinée de quoi sustenter mon imaginaire, j'y rencontra des amis pour la vie. La majorité des lectrices et lecteurs leur préféraient Tintin, que je trouvais ennuyant, sauf lorsque les Dupontds, le professeur Tournesol et Haddock se pointaient. Et encore. J’avais besoin de baroque plus que de classicisme à cet âge, faut croire.

La fréquentation de la bande dessinée me sauva la vie à plus d’une occasion - j’y reviendrai peut-être un jour -, et me permis de traverser les steppes arides de l’adolescence, et celle, interminables, de ma formation d’acteur de 4 ans, mais aussi et surtout, de faire la rencontre d’extraordinaires humains.

L’un de ceux-là est mon ami belge Marc Scholl. Rencontré en 1996 à Ciney lors d’une tournée de théâtre avec le Collège de Valleyfield, nous nous liâmes d’amitié instantanément en parlant BD lors d’un repas d’équipe. Il me raconta avoir rencontré Franquin à de multiples occasions, me présenta son imposante collection dans le grenier qui lui servait d’appartement, je lui parlai de Michel Risque, de Red Ketchup, de Gilles Lajungle et de Serge Gaboury. J’avais enfin rencontré quelqu’un avec qui discuter de cette passion qui m’animait depuis mon premier album de Franquin. Un après-midi, il me fit la surprise d’une vie en empruntant une route secondaire de campagne à bord de sa voiture qui me rappelait le taco de Gaston Lagaffe. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, au détour d’une courbe de gravelle abrupte, le château du Comte de Champignac. Le vrai, celui dont s’inspira Franquin, d’après des photographies qu’avait prises son épouse. J’étais sans mot. Comme si j’avais traversé de l’autre côté du miroir, sur le point d’enfin faire la rencontre de mes amis de papier. Je garde un souvenir vif et ému de cet après-midi de mai si doux à mon coeur. Seulement un ami peut vous offrir pareil cadeau.


Moi, échevelé et svelte ainsi que Marc Scholl posant fièrement devant le château du Comte de Champignac


De retour au Québec, une correspondance épistolaire (eh oui, avant les courriels) soutenue s’organisa. Puis nous nous visiterons à de nombreuses reprises au fil du temps. Alors que je succombai aux charmes de la Wallonie, il trouva Valleyfield charmante. Je ne lui en tins pas rigueur. Il m’enverra des unes de quotidiens belges annonçant le décès de Franquin. Il me fera découvrir sa culture, au-delà de la BD, les bières, les frites, et ses amis devenus miens.

En juin 2006, Marc Scholl mettra fin à ses jours en se jetant dans la Meuse, fleuve belge pour lequel je prenais un malin plaisir de le taquiner en comparant ce ruisseau à notre majestueux fleuve St-Laurent. Je ne me suis jamais vraiment remis de ce départ, d’autant que sa mort est intimement liée au Repaire de la murène et son élément central : l’eau.

Lorsque j’ai le vague à l’âme, je replonge dans cet album, espérant y retrouver mon ami Marc au détour d’une case.

Ça fonctionne à tous les coups.


Album lu :

Les aventures de Spirou et Fantasio 9 : Le repaire de la murène

André Franquin

Ed. Dupuis

17.95$


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