• Michel Giguère

«BÉDÉISTE», MOT HONNI

Dernière mise à jour : 4 oct.

D'aucuns jugeront ce texte polémique. Il veut surtout susciter la réflexion au sein du milieu de la bande dessinée québécoise.


Quiconque a lu Paul, entretiens & commentaires ou assisté à l'un de mes Rendez-vous de la BD a pu le remarquer: j'utilise le terme «bédéiste». Comme le font allègrement, et depuis longtemps, les professionnels des bibliothèques, des librairies ou des médias du Québec. SAUF, il faut le préciser, les chroniqueurs spécialisés qui gravitent autour des créatrices et créateurs et, de ce fait, savent que, dans la profession, ce mot est abhorré, banni, proscrit.

Oui, quand on connait vraiment la bande dessinée, quand on devient un initié, on n'utilise pas ce vilain mot. Ça ne fait pas sérieux, ça manque de crédibilité. Il y a carrément du mépris envers lui. La pression est énorme pour qui l'avait préalablement adopté: face à cette quasi unanimité d'opinion, on se censure. C'est le mot en «b». Il faut être profane, amateur ou sacrément têtu pour l'employer quand même! Têtu, je le suis, assurément, comme en témoigne l'anecdote qui suit.


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En avril 2006, l’ASTED a organisé à la Grande Bibliothèque de Montréal un colloque international sur «la médiation de la bande dessinée en bibliothèque». Figurent parmi les conférenciers des gens que j’estimais beaucoup à l'époque et que j'estime tout autant quinze ans plus tard. Il y a notamment Emmanuel Guibert (auteur de BD), Benoît Peeters (scénariste et théoricien), Jacques Samson (professeur et théoricien), Jean-Pierre Mercier (conseiller scientifique au Musée de la bande dessinée et de l’image à Angoulême), Éric Bouchard (libraire spécialisé en BD) et autres Gilles Ratier (secrétaire général de l’Association des critique et journalistes de bande dessinée et à qui l’on doit un rapport annuel chiffré et détaillé du marché franco-européen de la BD). Des pointures, chacun à leur manière.


Pour ma part, je travaille à la bibliothèque Gabrielle-Roy depuis 22 ans à ce moment-là, mais c'est plutôt à titre d'animateur d'ateliers et concepteur d'exercices pédagogiques qu'on m'a invité. Je ne présenterai ma communication qu’à la fin de la deuxième journée, mais j'assiste à toutes celles des autres invités.


Or, je ne compte plus les multiples allusions négatives au diminutif «BD», qui semble si avilissant, et à l’affreuse appellation «bédéiste» (opinion qui, apparemment, fait l’unanimité chez ceux qui prennent la parole). Je suis frappé d’entendre autant de créateurs affirmer les uns après les autres qu’ils n’apprécient pas qu’on les qualifie de «dessinateurs» (un des deux vocables les plus utilisés dans le milieu) car ils se considèrent comme des «auteurs» (l’autre vocable), puisqu’ils participent à la narration. Je m’attriste du spectacle auquel assiste une assistance d'employé-e-s de bibliothèques, le spectacle de praticiens, de professionnels de la bande dessinée qui ne savent comment se nommer, qui se désignent par des termes génériques ou réducteurs.


C'est vrai que le terme «dessinateur» ne traduit pas la complexité et l'ampleur de l'apport du «metteur en images», qui, même en transposant le scénario d'un collaborateur, contribue grandement à la narration, qui élabore la mise en scène, la mise en page. Quant au terme «auteur», il n'exprime pas la part graphique, picturale de son travail. Et c'est un terme générique qui ne saurait pallier à l'absence d'un vocable spécifique au 9e Art. Mais personne ne considère «bédéiste» comme une alternative. Au bout de deux jours, il devient l'éléphant dans la pièce, ou plutôt dans la salle de conférences.


Devant un tel consensus, à un moment donné, je n’arrive plus à me contenir et bondis de mon siège pour me diriger vers le micro destiné aux membres de l’assistance. Je m’adresse aux débatteurs installés sur la tribune, notamment à M. Peeters, dont les ouvrages sur la BD sont depuis si longtemps mes références en la matière, et c’est vraiment parce que je suis un peu plus exaspéré qu’intimidé que je me mets à déballer mon point de vue.


Voici une «recréation» (en version mieux tournée!) de mon intervention, telle que je l'ai transcrite à l'époque, peu après le colloque, à la demande d'un confrère.


Le colloque s’adresse à des bibliothécaires. Depuis des décennies, les médiateurs comme moi souhaitons et travaillons pour que la bande dessinée trouve sa place dans les bibliothèques publiques et scolaires, dans les librairies, dans les médias. La situation s’améliore, même si ça nous paraît désespérément lent. Or, il se trouve qu’au Québec, peut-être parce que nous avons un rapport à la langue moins académique, nous adoptons facilement des néologismes, de sorte que les professionnels de tous ces milieux utilisent volontiers le mot «bédéiste» (1). Juste comme ils parlent enfin de nous, on leur dit aujourd’hui qu’ils doivent corriger leur vocabulaire!


Pourtant, les termes dominants en Europe francophone et chez les créateurs québécois me semblent inadéquats, réducteurs, même. «Dessinateur» ne rend pas la part narrative de la création, et surtout, il exclut les scénaristes comme une quantité négligeable. «Auteur» est très général, voire vague. On peut être l’auteur d’une lettre, l’auteur d’un crime! Désigné ainsi, l’auteur d’une bande dessinée ne se nomme pas dans sa singularité. Malgré cela, on dénigre avec un sourire condescendant le mot «bédéiste», qui pourtant embrasse tout le métier, toutes les étapes de la création.


J'entends à l'occasion, chez les auteurs de bande dessinée, qu'on n'aime pas ce mot un peu bâtard formé d'un acronyme et d'un suffixe. Pourtant, les termes «cégepien», «péquiste» ou «onusien» ne leur posent aucun problème!


Le mot «bédéiste» est formé du préfixe «bédé», une abréviation dont on a dit, ici et ailleurs, qu’elle minait la crédibilité de la discipline, qu'elle devrait être réservée aux bonhommes à gros nez. Mais le rapport du public à cet acronyme se révèle tellement simple et sain! Oui, le recours aux abréviations est tout naturel : dans l’intimité, dans le quotidien, cinq syllabes c’est trop long. Il faut peut-être se rappeler que «vélo» est le diminutif de «vélocipède», «cinéma» celui de «cinématographe». Et lorsqu’on parle de «ciné» ou de «télé», on n’y décèle aucune connotation péjorative. De même, quand les gens parlent de «BD», je n’y vois personnellement rien de méprisant ou de dégradant, mais je dénote plutôt une familiarité assez sympathique et d’autant plus normale qu’historiquement, la bande dessinée est un art populaire dans tous les sens

du terme. Du reste, nombre d'amoureux et de professionnels du 9e Art usent de l'abréviation «BD», même par écrit.


On tolère davantage le mot «bédéphile»; le problème réside donc probablement dans le suffixe «iste»! Mais je ne comprends pas ce qu'on trouverait de ridicule ou d’abaissant dans cette terminaison, qu'on rencontre entre autres dans les mots «scénariste», «coloriste» et «artiste»!


«Bédéiste» a en outre la vertu non négligeable de désigner tout à la fois les scénaristes et les dessinateurs, peu importe jusqu’où s’impliquent les membres de chaque tandem dans le travail de découpage et de mise en scène. C'est dire que, contrairement à «dessinateur», il s'avère à la fois spécifique à la bande dessinée ET général quant aux diverses dimensions de la réalisation d'une oeuvre.


Finalement, il y a dans «bédéiste» la notion de faiseur de bande dessinée, et comme pour «chansonnier», on y décèle un caractère entier, englobant et concret. Cette appréciation demeure éminemment subjective, comme l’est la perception négative que d’autres ont de ce mot, mais elle s'avère quand même moins arbitraire, il me semble, que le procès qu'ils lui font.


Inutile de préciser que mon laïus, ma prise de position inattendue n'est pas accueillie par une salve d’applaudissements, mais plutôt par un mutisme embarrassé. Peeters brise le silence en concédant un certain bon sens à mes propos, mais je sens surtout chez les participants européens un souci de ménager les susceptibilités de leurs hôtes québécois autour d’un mot («bédéiste») dont je disais qu’il était largement répandu et admis au Québec.


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Évidemment, ma position n’a pas eu l’ombre d’une once d’impact sur les usages linguistiques en France... ni au Québec! Pas plus que n'en aura le présent texte. Pourtant, je persiste et signe. Si je le fais maintenant, c'est que je viens de lire un ouvrage d'un autre éminent spécialiste de la discipline, le prolifique, inépuisable et toujours pertinent Thierry Groensteen.Une phrase m'a véritablement attristé : «En effet, un romancier, un cinéaste, un dessinateur tendent généralement à (...)». Cette phrase, tirée de La bande dessinée et le temps (2), essai au demeurant très intéressant et paru en 2022, cette phrase toute récente, donc, m'a ramené à un autre texte que j'avais pondu il y a 15 ans, après le fameux colloque.


Le Petit Robert nous offre un cas troublant dans la liste d’exemples d’utilisations qui clôt la définition du mot «auteur» : «L’auteur d’un film (voir réalisateur), d’une bande dessinée, d’un tableau (voir peintre), d’un roman (voir écrivain, romancier).» Cette liste aurait pu se prolonger

longtemps : L’auteur d’un poème (poète), d’une pièce de théâtre (dramaturge), d’un essai (essayiste), des paroles d'une chanson (parolier)… Le même constat s’imposerait : il n’y a que le faiseur de bande dessinée qui n'a pas sa parenthèse, pas de désignation propre, il n'y a que lui qui ne sait, ne peut ou ne veut se nommer, et jusque dans le dictionnaire.


Je trouve ça triste, oui. Le passage des années ne change rien à l'affaire.


Le théoricien français Pierre Fresnault-Deruelle, dans La bande dessinée (Armand-Collin, 2009), qualifie David B. ou Topffër de «cartoonists». Je sais pas pour vous, mais moi ça me donne des poussées d’urticaire.


Mot parfait, à la fois inclusif (scénariste et dessinateur) et distinctif (propre au 9e Art), «bédéiste» est de surcroît épicène! Parfait, je vous dis! Dans un texte qu'on rédige, pouvoir remplacer «bande dessinée» par «BD», et «auteur/autrice de bande dessinée» par «bédéiste», est une bénédiction pour les chroniqueurs qui doivent composer avec un nombre cruellement réduit de caractères! Ce qui me donne à penser que je ferais mieux de m'arrêter ici.



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(1) L'Office québécois de la langue française accorde à «bédéiste» le statut de «terme privilégié» depuis 1999, ce qui a vraisemblablement contribué à son adoption et à un usage si répandu.


(2) Presses universitaires François-Rabelais, collection Iconotextes.

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